La mémoire de I’argile, d’après T. Ânderson

A l’origine, l’argile est une roche sédimentaire. Sa plasticité es1 désirée par le céramiste, mais une forte plasticité va souvent de pair avec une perturbation de ses propriétés mémorielles. il convient donc de reconnaître et prévenir ces effets préjudiciables avant l’étape de la cuisson.

La « mémoire » de l’argile est due à l’eau qu’elle contient. Cette eau est nécessaire pour transporter les ions négatifs uniformément parmi les particules argileuses. Celles-ci s’empilent et s’alignent. C’est ainsi que l’eau permet une cohésion du matériau argileux et sa mise en forme par diverses techniques- C’est ce que l’on désigne par la plasticité. La « mémoire » est la conséquence de la perte de la teneur en eau de l’argile.
Plus l’humidité s’évacue d’un objet fraîchement réalisé, plus un point de rupture va s’augmentant, jusqu’à son maximum. Durant l’assèchement, la charge négative s’inverse uniformément et devient neutre, provoquant une désorientation des particules argileuses. L’eau évaporée, l’argile a perdu sa mémoire.

Notez que les déformations qui se produisent à la cuisson sont dues à d’autres problèmes, pyroplastiques, des minéraux entrant dans la composition d’une argile, sans relation avec sa mémoire.

Facteurs qui contribuent à l’effet « mémoire »

La mémoire – comme la plasticité – est une propriété des charges ionisées ainsi que des propriétés mécaniques et physiques des micelles argileuses associées à l’eau. L’eau est l’élément qui transporte ces charges jusqu’aux plaquettes de kaolinites qui les retiennent, créant ainsi des tensions entre elles. Au bout du compte c’est un système argile / eau qui crée les propriétés physiques d’une argile appréciée des céramistes, tandis que l’évaporation de l’eau donne à cette même argile des propriétés de retrait que les potiers redoutent.

Plus une argile est composée de fines particules, mieux elle absorbera de l’eau, plus elle sera plastique. Plus sa composition augmente en éléments plastiques et en eau, plus la plasticité de l’ensemble augmente. Cependant, tout comme l’eau peut s’évapore, sa mémoire peut reprendre le dessus. Il est bien documente qu’une charge négative est nécessaire pour développer les propriétés plastiques d’une argile. Ce qui est souvent négligé, c’est qu’une charge d’ions négatifs oriente les particules d’argile et conduit à leur empilement. Lors du séchage, la charge à l’origine uniformément négative redevient plus neutre et désoriente ces particules.

Cf : illustration ci-contre
La « mémoire » est causée par l’attraction polaire entre les zones neutres (sèches) et négatives (humides) de l’objet. Celui-ci est davantage composé de particules alignées (humides) que désordonnées (sèches).

Le troisième groupe de facteurs qui constituent la mémoire est la propriété physique de l’argile.
Le kaolin d’origine possède une molécule faite à égalité de silice et d’alumine (SiO2, Al2O3) sur laquelle se pose l’eau interstitielle.
A la différence, la propriété physique des argiles plastiques communes (ball clay) révèle une molécule constituée de 2 parts de silice pour 1 d’alumine. Ces molécules absorbent l’eau dans leur cœur. (2 SiO2, A10O3,2H2A).
La disposition des particules de l’argile kaolinique fait que la silice forme les couches extérieures de la molécule, l’alumine les couches intérieures. Le kaolin n’absorbe pas d’eau, à l’inverse des argiles ordinaires. Par exemple la bentonite peut absorber/contenir 15 fois son poids en eau jusqu’à devenir gélatineuse.
L’argile humide a une basse force de tensions. L’argile sèche, une plus haute force de tension. La zone où se juxtaposent ces 2 forces humide et sèche est celle où s’exercent les effets de la mémoire.

Minimiser l’effet « mémoire »

Connaitre ce que cause la mémoire, c’est une chose. Savoir en minimiser ses effets en est une autre. La 1ère chose à comprendre est qu’une argile fortement plastique possède une forte mémoire. La 2ème chose importante, c’est l’eau. Plus vous ajoutez d’ eau à votre argile lors de son utilisation, plus vous accroissez le problème de sa mémoire. L’importante quantité de barbotine que vous produisez en tournant par exemple, indique que vous êtes en train de lessiver les fines particules plastiques de votre objet, à l’intérieur comme à l’extérieur des parois qui vont se ramollissant et changent de charge ionique. Le tournage crée des différences dans la tension superficielle, dans les charges ioniques et dans le double alignement des particules des deux côtés de la paroi.

Un autre facteur à considérer : l’uniformité d’épaisseur de la pièce produite. Les ajouts d’argile sous forme d’anses ou autres ornements rapportés peuvent également créer des problèmes au séchage (fentes /déformations). Manifestement des parois minces sècheront plus vite que des parois épaisses, et plus encore si elles sont très fines. Des ajouts épais ou importants amplifient les effets de la mémoire. Des cloches ou des sacs plastiques sont alors utilisés pour faciliter le séchage.
L’emballage d’une œuvre sous plastique implique un contrôle régulier de celle-ci pour pouvoir l’aérer. Eventuellement, une très légère brumisation de l’argile peut aussi ralentir le séchage, mais gare à ne pas faire ruisseler d’eau. Une argile trop humide par le bas a tendance à s’affaisser.
Les croûtes – comme tout travail en plaques – sont le plus susceptibles d’être déformées par la « mémoire ». La prévention débute avec le roulage de la croûte. Il convient d’écraser la terre en plusieurs fois en la retournant souvent ente 2 planches. Les plaques importantes réalisées à la croûteuse devraient passer 2 fois à la machine en les retournant.
La croûteuse étire l’argile autant qu’elle la comprime. Une compression inégale peut ajouter un problème qui n’apparaitra qu’à la cuisson : utilisez plutôt la partie centrale de votre croûte, évitez d’utiliser son périmètre si possible.
La méthode la plus courante pour agrandir une croûte fraîchement réalisée consiste à la déposer délicatement sur une planchette en contreplaqué. Posez une 2ème planchette sur I’ argile et retournez l’ensemble. Entre 2 règles, avec un rouleau abaissez l’argile à l’épaisseur souhaitée.
Pour augmenter la superficie d’une croûte, déposez sur celle-ci une fine pellicule d’eau, puis une autre plaque en prenant garde à ne pas emprisonner de poches d’air, et enfin passez le rouleau pour amincir le tout à votre convenance.

La mémoire est une propriété qu’il faut gérer comme une partie intégrante de l’objet à construire.
Pour contrôler les gauchissements causés par la mémoire argileuse, il faut principalement avoir un œil sur la vitesse de séchage. Ce dernier doit s’opérer uniformément sur toute la pièce, qu’il s’agisse d’un volume (vertical) ou d’un objet plat (horizontal). Les petits bols aux parois fines sont sujets aux problèmes de mémoire : les parois minces résistent moins aux tensions et aux étirements.


Par exemple, des plaques minces se déforment plus que des plaques épaisses, à cause de la dispersion des tensions entre le centre et les bords. Un collage trop fin sur une pièce épaisse est susceptible de subir l’effet mémoire. L’état de l’argile extrudée, et mise sous film plastique par le fournisseur, est aussi à considérer Les argiles les plus plastiques sont les plus grasses. Plus une argile prend de retrait, plus elle est plastique, donc susceptible de déformations dues à la mémoire. Pour travailler une croûte, son retrait doit être connu par avance€ (voir l’ étiquetage des pains de pâte). Sinon procédez à des tests simples de retrait.
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